
George Pelecanos le considère comme le leader de la nouvelle école du roman noir et il donne déja du travail à Bret Easton Ellis.
Découvre Jason Starr, le psycho diariste de Flatbush.
Il paraît que tu as eu pas mal de jobs foireux avant d'exploser...
Plein ! J'ai été plongeur, valet de parking, pigiste dans des revues financières, courrier chez un éditeur… à un moment, je m'occupais d'approvisionner des distributeurs de pizzas : comme pour les boissons, mais avec des pizzas, c'était débile (rires)... Mon premier roman avait pour héros un télémarketeur, ce qui était mon job à l'époque... Un milieu bien anxiogène pour y situer un thriller : les patrons te maltraitent, t'es sous pression, on te fait comprendre que tu es remplaçable en un clin d'oeil... tu dois déranger des inconnus qui sont en train de faire des trucs chez eux pour les convaincre d'aller chercher leur CB et te faire un virement (rires)... N'importe quel métier t'amène tôt ou tard à faire face au rejet, mais quand tu es télévendeur, tu apprends à dealer avec tous les jours, toute la journée. Un télévendeur qui marche peut vraiment faire ce qu'il veut de sa vie… Obama devrait être télévendeur, il cartonnerait (rires)...
Tu as commencé à lire des romans Noir très tard, à la fac...
J'ai jamais été un grand lecteur. Quand je me suis mis à écrire, mon style était déjà très clair, très court... je me suis intéressé aux auteurs qui écrivaient comme ça : j'ai commencé par Albert Camus, et j'ai découvert qu'il avait été influencé par James M. Cain, que L'étranger s'inspirait de Le Facteur sonne toujours deux fois... J'avais commencé par écrire des nouvelles dites “littéraires”et j'ai réalisé que mon propre style ressemblait naturellement à du Noir. J'ai commencé à lire Elmore Leonard, puis Jim Thompson, et c'est devenu mon univers.
Que t'évoque l'expression "New York Minute" ?
L'intensité de la vie à Manhattan. Les mecs allongés dans le métro, les taxis qui foncent… Wall street.
Seulement Manhattan ?
Oui… comme la plupart des gens, j'identifie NY à Manhattan. Personne ne pense aux 5 boroughs quand on évoque New York.
Nous si, justement. On dit qu'en une New York Minute, tout peut arriver, pour le meilleur ou pour le pire… Un exemple à Brooklyn ?
(il réfléchit, longtemps) Ca remonte aux années 80… Je rentre à pied de l'école, c'est un jour comme les autres, et là d'un coup, je vois ce gars se jeter sur un ado, il commence à lui frapper le visage à coups de couteau... C'était brutal, sanglant… l'horreur.
On sait pourquoi c'est arrivé, ou si le mec a été arrêté ?
Non. C'est arrivé et on n'a plus rien entendu à ce sujet. C'était en 84, à l'apogée du crack à New York, la violence était effrénée… Je suis certain que l'agresseur était sous crack.
Le gamin est mort ?
Non, le type n'a attaqué que son visage… le gamin s'est mis à courir en hurlant à l'aide.
Tu avais 18 ans alors, et tu n'avais pas commencé à écrire… tu penses que ça a pu déclenché quelque chose en toi, en termes d'imagination ?
Je ne suis pas sûr, mais c'est possible. C'est la première fois de ma vie que j'ai été témoin d'un acte de violence brute... C'est arrivé juste en face de chez moi, sur Bedford Avenue. On habitait juste à côté des chemins de fer du Long Island Railroad.

Frères de Brooklyn, ça se passe là où tu as grandi ?
Pas loin, ça se déroule à Canarsie. C'est Brooklyn, quinze ans après mon départ. C'était intéressant de raconter un endroit aussi familier avec autant d'écart dans le temps - même si j'habite à 30 minutes de là-bas et que j'ai toujours des amis qui vivent à Brooklyn -… Le coin a énormément changé, avant c'était surtout juif et italien, maintenant y a beaucoup plus d'afro-américains et de jamaïcains… Ca m'intéressait de raconter le Brooklyn d'aujourd'hui, à travers l'expérience de gens y sont restés, et aussi par le biais du personnage de Jake, la superstar de baseball qui rentre au pays le temps d'un week-end.
On dirait l'American Psycho de Bret Easton Ellis qui s'invite dans un roman de Pelecanos
(rires) C'est bon, ça ! je vais leur demander de le mettre sur le 4ème de couverture ! Jake est très égocentrique, c'est la personnification de l'avarice… Cétait marrant à écrire, une sorte de satire du monde du sport US… d'un côté, je m'amuse à lui prêter des pensées de connard, qui ne concerne que son image et son plaisir, et de l'autre, j'ai envie de commenter cet univers. Pour moi c'est important que le livre fonctionne sur les deux tableaux, qu'il soit plaisant et critique.
Le personnage féminin n'est pas épargné : elle est entre deux mecs, et elle finit avec la star, celui qui ne se rappelle pas son nom de famille.
Elle est coincée à Brooklyn… Même si c'est pas loin de la ville, on peut se sentir complément hors du coup - j'imagine que c'est pareil dans certaines banlieues de Paris-… Elle sait que c'est un connard, mais que c'est aussi sa seule issue pour quitter BK. En plus, son père est à sa charge.

Certains coins de BK sont plus en phase avec Manhattan : Williamsburg, par exemple, c'est plutôt branché.
Oui, c'est pour ça que je parle souvent de "vrai Brooklyn" à propos de Flatbush ou Canarsie… non pas que les coins hipsters soient bidons, mais parce que dans ces quartiers les gens sont brooklynites depuis des générations, alors qu'au 'Burg, tu as des jeunes qui viennent du monde entier, ça ressemble plus au Village de Manhattan, ou à certains coins d'Europe… Mais c'est cool, New York change, c'est ce qui fait que ça reste intéressant d'écrire dessus.
Pourquoi autant de gens déglingues à NY ?
C'est comme dans toutes les grandes villes, je crois…Mais New york reste la championne de la superficialité et du "statut". Et c'était encore pire avant que l'économie fasse le grand saut… aujourd'hui l'ambiance est plus terre-à-terre, les banquiers d'affaire sont un peu moins populaires… D'ailleurs mon dernier roman "Harcelée", se situe dans ce milieu, on y retrouve de futurs banquiers, je l'ai écrit quelques mois avant la débâcle… il y a même un type qui veut postuler chez Lehman Brothers (rires)
Tu avais vu venir la crise ?
(rires) Je serais super riche si je l'avais vue venir ! Je vis dans l'Upper East Side, comme pas mal de banquiers et d'avocats… Je situe toujours mes livres dans un milieu réaliste, peuplés de gens ordinaires et étrangers au crime, j'ai tendance à m'appuyer sur ce que je vois au jour le jour. Simple comme un coup de fil, mon premier roman, avait pour héros un type qui bosse dans le télémarketing. C'était mon job à l'époque. J'aime quand ça a l'air naturel, je n'aime pas trop avoir le sentiment que l'auteur a fait des recherches quand je lis un livre. Je pourrais écrire un livre qui se passe dans un pays étranger, mais ça rendrait moins "personnel"… Mais, je vais bientôt sortir un roman graphique (une BD) qui a trait au surnaturel dans un New York moderne. Là, j'ai été obligé de faire quelques recherches, pour pas faire tomber à côté… Mais en général, je préfère m'appuyer sur ce que j'ai vu, c'est plus organique. En tout cas, dans mon cas. Y a d'autres auteurs qui font 10 mois de recherches avant chaque livre et qui s'en sortent très bien.
Ellroy fait beaucoup de recherches, lui.
Il écrit sur des époques très différentes, c'est quasiment de la fiction historique, même s'il a connu certaines périodes qu'il décrit… Si je devais écrire sur les 50's, je devrais passer un paquet de temps à la bibliothèque (rires).
Tu discutes souvent technique avec tes collèges ?
J'ai quelques copains écrivains ici à NYC, on passe beaucoup de temps à se plaindre de nos contrats d'auteurs (rires) et on parle aussi un peu de style, de structure, etc. D'ailleurs j'ai co-écrit plusieurs livres avec Ken Bruen, un auteur irlandais… Ce genre de collaboration te met le nez sur la technique de l'autre, ça remet en cause ton propre style, tu essayes de voir si tu pourrais décrire la même chose autrement… C'est très marrant comme exercice.

Vous vous y êtes pris comment avec Ken ? Vous alterniez à chaque chapitre ?
On s'est vus quelques fois pour discuter de l'intrigue, ensuite on a écrit en même temps, et on a mixé les deux. on s'envoyait des mails toute la journée, deux pages par ci, trois pages par là. Certains chapitre sont exclusivement de lui ou de moi, d'autres passages sont un amalgame… en gros, on a trouvé une 3ème voix, qui est d'ailleurs plus drôle que ce qu'on écrit d'habitude lui et moi. Même nos éditeurs n'arrivaient pas à voir qui avait écrit quoi (rires), et les critiques ont été meilleures que d'habitude...
Donald Westlake et Lawrence Block on écrit quelques livres comme ça…
oui, mais ils avaient pris un faux nom, pas vrai ? On voulait aussi faire ça, mais l'éditeur a tenu à ce qu'on mette nos vrais noms... Enfin, c'était un bel aboutissement d'être capable de faire ça... J'aime le changement, les challenges, c'est pour ça que je me suis aussi mis aux comics et aux screenplays pour le cinéma...
Est-ce que tu considères Stan Lee, Frank Miller ou Will Eisner comme des gens qui font le même travail que toi ?
C'est une autre génération, ils m'ont sans doute influencé vu que j'ai lu la plupart de leurs oeuvres… Aujourd'hui, Brian Azarello et Ed Brubaker sont mes auteurs préférés, quasiment des mentors pour moi... 100 Bullets est le meilleur roman graphique
cadeau : le 1er volet de la série
Pour moi Azarello est l'égal d'un Elmore Leonard, ses dialogues sont dingues, le gens le sous-estiment parce qu'il écrit des comics et pas des romans.

On connait Brubaker pour son travail sur Daredevil, sa représentation d'Hell's Kitchen… Maintenant c'est plutôt gay comme endroit.
Pour moi Hell's Kitchen reste à jamais Taxi Driver, De Niro en train de rouler au pas le long de ces rues mal famées, remplies de putes, de gens bizarres… Dans ce cas c'est peut-être bien que ça ait changé, c'était plutôt flippant d'être là-bas à pied (rires) Quand j'étais ado, le métro passait par la 42ème pour rentrer à Brooklyn, moi et mes potes on était mort de trouille à chaque fois (rires).
Le métro est comme un personnage récurrent chez toi… on est toujours sur la ligne 1 ou la ligne 6.
J'avais jamais fait attention (rires) j'écris sur le métro depuis Simple comme un coup de fil, j'aime le côté claustrophobique, inquiétant... c'est le piège idéal. Et ça s'inscrit bien dans la notion de routine : j'écris sur des endroits que je connais bien pour peindre un tableau hyper-réaliste : le métro, le bar, l'épicerie… ce sont tous les éléments d'une routine, d'un rythme auquel tout le monde peut s'identifier, parce qu'on a tous un chemin préféré pour aller au boulot. Ca c'est le point de départ de mes livres. Ensuite je peux écrire à la 3ème personne mais très "près" du personnage, m'immiscer dans ses pensées… Où que je sois, j'utilise la banalité du décors pour rendre l'histoire étouffante.
D'ailleurs l'histoire d'Harcelée se déroule dans l'immeuble où tu habites aujourd'hui.
Vrai. Normandie Courts est un immeuble plutôt réputé à Manhattan, on le surnomme “Dormandie” (ndr : un jeu de mots avec “dorm”, qui signifie “dortoir”) parce que pas mal d'étudiants y emménagent en colloc, c'est un peu un prolongement du campus des grandes facs, ils font la fête non-stop... Le livre va être adapté en série, sur HBO.
Qui l'adapte ?
Bret Easton Ellis... On s'est vu deux fois, vite fait, mais son adaptation est sensée être très libre. Ca me va bien.
Tu aurais accepté si on t'avait proposé de l'adapter ?
Peut-etre... mais j'ai déjà fait ma part, je préfère voir un auteur de son calibre s'y coller, en plus c'est le mec idéal pour ce job. Je suis très curieux de connaître sa relecture. Je ne suis pas le genre de mec à cran sur le respect de son oeuvre. Elmore Leonard a connu des adaptations craignos, mais d'autres ont été bonnes, comme Get Shorty... Faut prendre le risque.
Pour finir, ton endroit préféré à NY ?
Central Park. J'y fais régulièrement du jogging le matin, c'est super calme. je fais le tour du Réservoir, c'est magnifique, ça ne change pas. C'est incroyable d'être dans la plus grande ville au monde et d'avoir un tel endroit pour s'évader.



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