
A propos du Hip Hop, de la Police et de la Hip Hop Police
Cam'ron jure qu'il ne "snitchera jamais" sur 60 Minutes (avril 2007)
En interviewant Prodigy, on a évoqué la “Hip Hop Police“…
Je dois t’avouer qu’il y a peu de sources écrites concernant la “Hip Hop Police“. Le NYPD en a réfuté l’existence. Ma théorie c’est que le NYPD a effectivement une unité qui s’intéresse aux rappeurs, à ceux qui détiennent les labels de disques, à leurs connexions dans la rue. C’est difficile de dater le début de ce phénomène vu que le NYPD nie tout en bloc.
Je pense que ça devait être au milieu des années 90… D’après ce qu’on dit, ces flics s’infiltrent dans les soirées, ils les suivent en voiture, ils mettraient même des flingues dans leurs voitures pour les faire tomber… C’est difficile d’en dire plus. Je t’avoue que ça ne me pose pas fondamentalement de problèmes que le NYPD fasse des recherches concernant l’industrie du Rap. Il y a cependant beaucoup trop de hype autour de cette histoire de “Hip Hop Police“.
En travaillant sur Queens Reigns Supreme , je me suis rendu compte qu’il y avait quelques cibles bien précises concernant le business du Rap, surtout dans le cas précis du procès d’Irv Gotti. Quand tu as affaire aux Feds c’est vraiment une autre histoire. Les conséquences d’être poursuivies par eux sont énormes. Ce que j’ai ressenti avec l’affaire d’Irv Gotti c’est que les Feds voulaient faire tomber un des plus grands hommes d’affaires du Rap. Je me soucie plus que des gens aient été désignés comme étant des cibles, que de cette “Hip Hop Police“ qui suit des rappeurs et monte des dossiers. Je ne pense pas que ce phénomène soit si important, même si un mec se retrouve inculpé pour possession illégale d’arme à feu. Tu vois ce que je veux dire ?
C’est vrai que beaucoup de rappeurs en parlent pour jouer les victimes.
Mais à ton avis la police enquête-t-elle sur l’industrie du Rap par rapport aux soupçons de blanchiment d’argent ?
Ou lutte-t-elle contre le Rap parce que c’est une culture qui déplaît à l’establishment ?
Les Feds et le NYPD envisagent le Rap comme étant connecté à la rue. Ce qui à mon avis est déjà une première erreur. C’était leur postulat de départ concernant le procès d’Irv Gotti. Les flics pensaient qu’il ne pouvait pas se faire autant d’argent de façon honnête, sans être de mèche avec un ancien caïd du trafic de drogue comme Kenneth McGriff. Or ce postulat était faux…
Je pense qu’il y a effectivement une perception du Hip Hop comme étant une culture de délinquants, et que cette perception entraîne de ce fait un travail spécifique de recherche. Mais concernant la “Hip Hop Police“ proprement dite, je ne pense vraiment pas que ce soit la menace que les rappeurs décrivent. C’est vrai que le NYPD s’occupe parfois de rappeurs célèbres, qu’il les appréhende avec des flingues… Mais bon, ce n’est pas si grave que ça ! Ce n’est pas comme une administration qui voudrait consciemment détruire une réussite comme celle d’Irv Gotti. Les Feds se sont attaqués à Irv Gotti quant il était incontournable dans l’industrie du disque, quand il était extrêmement influent, extrêmement riche.
Je trouve ça plus significatif que quelques flics qui poursuivent un rappeur de troisième zone…
On l'appelle le "Hip Hop cop"
Tu connais Derrick Parker, le “Hip Hop cop“ ?
J’ai fait quelques recherches sur lui, c’est un ancien des Stups à Brooklyn…
Qu’est-ce qu’a fait Derrick Parker dans sa carrière à part se faire surnommer le “Hip Hop cop“ ?
Est-ce qu’il a déjà résolu une grosse affaire ? Il est vraiment caractéristique de l’époque : il y a tellement de miroirs aux alouettes ! Il est toujours en train de la ramener… Il a dit par exemple qu’il pouvait faire la lumière sur le meurtre de Jam Master Jay. OK, mais où est l’arrestation, Derrick ? C’est insensé…
Je pense qu’il est à l’image de pas mal de ces rappeurs sur lesquels il était censé enquêter.
C’est un gros naze.
Le problème de fond, c’est qu’on parle de “Hip Hop Police“ alors que les trois plus grands meurtres de l’histoire du Rap, ceux de Tupac, Biggie et Jam Master Jay, ne sont toujours pas résolus.
Exactement.
Qui est le plus à blâmer ?
La soi-disante “Hip Hop Police“ pour son inefficacité ? Ou les rappeurs qui ne veulent pas collaborer pour préserver leur “street credibility“ ?
Quand tu regardes les meurtres de Biggie et Tupac ça fait quand même des années qu’on enquête dessus : le NYPD, la Las Vegas Authority et les fédéraux… Ils n’ont jamais interpellé de suspects, aucune arrestation, rien…
Pour ce qui est de Jam Master Jay, l’affaire est entre les mains de la NYPD - sans grand succès - et des fédéraux, sans plus de réussite. Je ne pense pas que la “Hip Hop Police“ y ait été mêlé. On a l’impression que ces meurtres ne seront jamais résolus à cause du manque de coopération, de la faute des témoins, des flics simplement trop mauvais. Je doute vraiment qu’un de ces meurtres soit un jour résolu…
J’ai d’ailleurs fait mes propres recherches concernant Jam Master Jay. Dans ce cas précis, objectivement, le travail de la police est très mauvais. Pour te dire, j’ai rencontré des gens très proche de Jam Master Jay qui n’ont jamais été entendus par la police… Dans cette affaire, tu as des témoins qui, à plusieurs reprises, ont corrigé leur déposition. C’est vraiment ridicule. Si jamais t’étais accusé du meurtre de Jam Master Jay, ce serait facile de démonter l’enquête des flics avec un bon avocat…
Je pense qu’à la base leur enquête est tellement faible qu’ils auraient du mal à inculper qui que ce soit. JMJ avait beaucoup de soucis avec sa famille, avec ses partenaires, ce qui aurait pu avoir comme conséquence son meurtre. Selon mes sources il avait aussi des liens avec des trafiquants de drogue,
ce qui constitue aussi une piste.
Quand la "Hip Hop police" est sur ton cul
On voit que les rappeurs ne veulent pas collaborer avec la police par crainte d’être considérés comme des balances.
Ils ont l’impression de donner des gages de “street credibility“ alors que les vrais gangsters, à l’image de Frank Lucas, d’Azie Faison, ou même de Sammy Gravano, collaborent tous…
Il y a un malentendu au départ, qui voudrait que les gens du milieu ne parlent pas à la police. Dans la réalité c’est l’inverse, surtout dans les affaires de drogue… Il y a une longue histoire de la coopération entre la police et les criminels.
Le bouquin que j’ai fait [Queens Reigns Supreme], c’était vraiment un acte d’accusation sur ce que le Hip Hop était devenu, avec des rappeurs et des patrons de labels qui essayaient désespérément de s’afficher avec des criminels pour étoffer leur “street credibility“. Aujourd’hui encore, le monde du Rap ne comprend vraiment pas ce qui se passe dans la rue…
Regarde le pote et garde du corps de Busta Rhymes qui s’est fait buter et Busta qui affirme « je ne collaborais jamais avec la police »… Ou Cam’ron déclarant sur 60 Minutes qu’il ne donnerait jamais une information à la police même si un tueur en série habitait près de chez lui. C’est ridicule. Et pas seulement pour moi, mais aussi pour ceux qui ont des activités dans la rue. Le Hip Hop ment depuis tellement longtemps.
C’est bon maintenant, ils peuvent arrêter : c’est devenu clair pour tout le monde que tout ce manège n’est qu’une blague ! Je suis persuadé que Cam’ron pensait qu’il parlait comme les gens de la rue l’auraient fait, et la réaction à son interview a été à 100% négative. Tout le monde s’est foutu de sa gueule, il a même dû s’excuser publiquement…
Le Hip Hop est vraiment dans une impasse. Tout cet univers de la rue, le “Coke Rap“, c’est tellement fatiguant. En plus d’un point de vue économique ils ont aussi des soucis avec les ventes de CD’s. Le Rap a vraiment évolué à la sortie de l’album The Chronic. Dans la façon dont il sonnait mais aussi dans son propos, dans ce qu’il racontait. La sortie de cet album c’est vraiment le moment clef à partir duquel plus rien n’a été comme avant.
Le Hip Hop était populaire avant cet album, mais pas à ce niveau, pas comme une culture de masse. The Chronic a établi le “modèle street“… Moi par exemple j’aime beaucoup les Clipse, ils sont à fond dans le trip “Street Rap Cocaïne“ mais quand t’écoutes leur dernière mixtape, We Got It For Cheap, c’est tellement gonflant…
Ce sont les rappeurs mainstream les plus intéressants du moment mais ils ne savent vraiment pas de quoi ils parlent. C’est tellement déconnecté de la vérité…
T’as déjà été menacé lors de tes enquêtes ?
Oui. On m’a menacé à la sortie d’une des séances du procès d’Irv Gotti, mais je ne peux pas en dire plus… J’ai aussi eu un appel du Département de la sécurité. Ils avaient mis sur écoute les Cash Money Brothers, et ces mecs parlaient de moi, de mon livre. Apparemment ils avaient l’air furieux.
Avant mon bouquin, il y avait eu des histoires publiées d’après des faits réels, mais jamais d’enquêtes. Il y avait des magazines comme F.E.D.S ou Don Diva , mais personne n’avait fait de travail comme le mien. Ces magazines ne font pas vraiment d’enquêtes complètes, ils célèbrent les gangsters comme une mythologie en essayant de leur trouver des circonstances atténuantes. Ils reprennent des règles de rue en changeant les noms, par exemple… Et surtout ils parlent de faits passés, ça ne dérange personne.
Moi, j’avais à l’esprit que je pouvais me faire shooter par un des gars que je cite pour n’importe quelle raison. Ma démarche était donc totalement opposée à la leur. Je ne cherchais pas à les dédouaner, je souhaitais simplement les humaniser en montrant leurs erreurs… La première fois que Supreme m’a vu, il était furieux contre moi. Je ne faisais pas le portrait du “dieu Supreme“. Maintenant, même si on a toujours des désaccords, on s’écrit parfois [Supreme est condamné a perpétuité]. C’est vrai que c’était flippant, pas mal de gens étaient en colère…
Mais j’ai fait ce bouquin de manière correcte. J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai interviewé pratiquement tous ceux dont je parle. Et je pense qu’objectivement, tu ne peux pas vraiment te plaindre du livre en pointant quelque chose de faux ou en prétendant que j’ai exagéré tel ou tel épisode. J’ai essayé d’être aussi équitable que possible. Cette intransigeance tu la retrouves tout au long du livre. Après la publication de mon livre, il y a eu plein de livres du même genre sur des gangsters comme Nicky Barnes . Les gens qui auraient pu se plaindre ne l’ont pas fait parce que c’était la porte ouverte...
Je pense que le principal reproche qu’on m’a fait c’est que j’étais blanc (rires).
Mais ça, je ne peux rien faire pour y remédier. Je pense que ça en a remué certains que ce soit un blanc qui ouvre la boite de Pandore. Ça les a profondément irrités.
*Repères *
* Octobre 2002 : Angela Dawson, une habitante de Baltimore, meurt,
ainsi que son mari et ses cinq enfants, dans l'incendie de son domicile.
Elle était soupçonné d'avoir faire part aux flics de ce qui se tramait devant chez elle.
* Fin 2004 : début de la campagne nationale contre les balances (snitches), à Baltimore,
avec le succès du DVD Stop Snitchin' (cf. l'extrait avec la NBA superstar Carmelo Anthony).
* 2005 : Le t-Shirt "Stop Snitchin'" qui détourne le panneau routier devient un ghetto must-have.
* Janvier 2006 : le producteur du DVD est condamné à 15 ans d'emprisonnement
pour une agression à main armée
* Avril 2007 : Cam'ron déclare dans l'émission 60 minutes qu'il déménagerait si un serial killer habitait près de chez lui. Par contre, il ne préviendrait pas la police.



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