

Le film du mois, vous ne le connaissez pas mais c’est normal : il n’existe pas. Pas encore, en fait. Joe Carnahan devait le réaliser mais ça fait un moment que ça traine. Avec Narc, cet inconnu signait en 2003 l’une des meilleures scènes d’ouverture du cinéma contemporain. William Friedkin, le réalisateur de French Connection, a même parlé du « meilleur film vu depuis 20 ans ». Cette fois, Carnahan devait adapter Killing Pablo, le best-seller de Mark Bowden (déjà auteur de la Chute du Faucon Noir), avec Javier Bardem dans le rôle d’Escobar. A en juger par sa prestation dans Collateral, le mec est très crédible dans un rôle du genre. Cinq années ont passées, toujours pas de nouvelles. Voilà le film que je ferais si j’avais 50 millions de dollars.
Ça commence par une vue d’ensemble, une petite ville ensoleillée entourée de collines verdoyantes. En bas de l’écran c’est marqué « Medellin, 1975 ». Le plan suivant donne sur une rue étroite, bruyante et un peu dégueu, et deux jeunes bien sapés, genre gosses de riches en visite à La Guillotière. Jorge Ochoa et son ami Rubin. Les deux rupins démarrent dans le commerce de la coke. Le premier a un oncle dans le business, des contacts à la source, le second un brevet de pilote, de l’aisance en anglais et pas mal d'amis en Floride. Aujourd’hui, ils ont rendez-vous avec un mec que Jorge a rencontré quelques jours plus tôt, une petite frappe qui dit avoir de la pure à revendre à leur boss. Les 14 kg qu'il sort de sa commode n'ont rien d'extraordinaire à comparer des paquets de 40-50 kg qu'ils ont déjà livrés à Miami. Ils sont nettement plus impressionnés par cet appart aux airs de décharge, où slips et chaussettes sales se mêlent aux emballages de bouffe à emporter et autres saloperies, le tout baigné d’une grosse odeur de marijuana. A trop vouloir cacher sa timidité avec des poses de dur, le mec les ferait presque rigoler. Deux mois plus tard, Jorge et Rubin apprennent l’assassinat de leur patron. Surpris, ils le sont encore plus quand ils découvrent l’identité de son remplaçant, un certain Pablo Escobar. Apparemment, ils avaient sous-estimé le petit gros à l’air défoncé.
El doctor
Bien qu’ils aient le même âge, la carrière criminelle d'Escobar a commencé bien avant la leur. A 19 ans, Pablo fait dans le vol de voiture. Les quelques mois passés à la prison d’Itagui lui ont donné le sens des finalités. Voler une voiture prend trop de temps ? Lui et ses hommes passent au car-jacking, tandis que d’autres s’occupent d’écouler les pièces détachées . Assez vite, il a l’idée d’acheter les employés municipaux pour obtenir de faux vrais papiers : ainsi, l’étape démontage devient inutile. Et puis pourquoi piquer les caisses une par une quand on peut les voler par paquets à l’usine ? Pour chaque modèle dérobé, Pablo découpe une offre de vente dans les petites annonces, donnant ainsi une apparence légale à chaque recel.
Mais sa bande n’est pas la seule à sévir, et à Medellin, le vol devient quasi-endémique. Pablo met en place une « assurance » contre le vol : ainsi les caisses volées lui rapportent de l’argent, et les autres aussi.
S'il aussi donné dans l'escroquerie, le trafic de clopes et le braquage de banque, c’est le kidnapping qui va faire connaître Escobar au-delà du monde criminel. En enlevant Diego Echavarria, un industriel du textile, Pablo joue bien plus qu’une rançon potentielle.
Responsables de licenciements massifs dans les filatures, ce membre de la haute bourgeoisie est notoirement détesté des plus pauvres. Pablo obtient 50 000 dollars de sa famille, contre rien : six semaines plus tard, on retrouve Echevarria dans une fosse, près du village natal d'Escobar. Il a été battu et étranglé.
Pour avoir appliqué un semblant de justice sociale, Pablo s’attire la sympathie des plus démunis. Ils lui attribuent le titre de sa victime : « El Doctor ». Il a seulement 22 ans.
L’argent ou le plomb (Get rich or die tout court)
1976, une Renault 4L jaune fait l'objet d'un contrôle de police. Pablo et son cousin sont de retour d'Equateur. Les flics ont cet air sévère qu'ils prennent à chaque fois qu'un type se fait balancer par ses concurrents. Comme s'ils ne devaient qu'à leur zèle le fait de tomber sur 39 kilos de blanche dans une roue de secours. Deux ans plus tôt, Pablo avait repris quelques mois à Itagui (pour vol de voiture, encore) et cette fois, il risque d’en prendre plein la gueule, de quoi rater la chute du mur de Berlin. Enfermé, il tente d’acheter le juge. En vain. En fouinant, il découvre que celui-ci est en froid avec son frère avocat : il engage ce dernier, mettant ainsi le juge sur la touche (légalement, un avocat ne peut plaider face à un membre de sa famille). Le juge suivant accepte l’argent et classe l’affaire. L’énormité du coup attire l’attention d’un autre juge, qui ordonne l’arrestation d’Escobar. Celui-ci fait appel sur appel, et finit par régler définitivement le problème un an plus tard. Les deux officiers qui l’avaient arrêté sont abattus. Plus de témoin, plus d’affaire.
Pablo inaugure ainsi son nouveau rapport avec les autorités : plomo o plata. Acceptez l’argent ou mourrez.
L'avènement de Don Pablo
Côté business, Pablo commence à prendre de l’ampleur. Il absorbe (ou tue) les autres entrepreneurs de cocaïne, notamment les fabriquants et les distributeurs. Il supervise les envois et prend une taxe sur chaque kilo expédié (10% du prix de vente aux Etats-Unis). Une première bonne idée consiste à « assurer » ses expéditions. En cas de saisie, la marchandise confiée à Escobar est remboursée à l’expéditeur (au prix de gros colombien). Un chargement peut couvrir cinq pertes, or à peine 10% des envois sont alors interceptés. En cas de saisie, le trafiquant est certes remboursé, mais il perd aussi toute possibilité de gain. Une autre idée innovante consiste à « mélanger » les envois : un lot peut être divisé en trois parties, chacune partant par un frêt différent, de manière à minimiser le risque pour chaque expéditeur. Ainsi, en cas de saisie, les trois clients ne perdent chacun qu'un tiers de leur chargement, les deux tiers restant ayant toutes chances d’arriver à bon port.
A fur et à mesure que sa richesse s'accroit, Pablo déploie de grands efforts pour masquer l'origine de sa fortune. Son journal, sa chaine de télé et les journalistes qu'ils soudoient ne cessent de répéter cette histoire où tout commença par une modeste boutique de location de vélos. D'autre part, l'argent de Pablo lui permet de faire plus que le gouvernement n'a jamais fait pour les pauvres : il fait poser des lignes électriques, construit des routes, plus de 40 terrains de foot... Après l'incendie d'un des bidonvilles de Medellin, il fait reloger 5000 personnes dans le barrio Pablo Escobar.
En privé, il confie à ses proches qu'il se verrait bien président. Aprés tout, c'est bien la contrebande de Whisky qui a fait la fortune des Kennedy... Sa réussite, le fait qu'il a été pauvre lui aussi : tout le conforte dans l'idée qu'il a rôle historique à jouer dans ce pays où la lutte des classes se pratique à la mitraillette. Pablo ne cache pas son mépris pour ces quelques familles de nantis qui ont confisqué l'argent et le pouvoir à tous les colombiens. Bien qu'il soit plus riche que n'importe quel industriel, politicien ou propriétaire terrien, il se met à parler de lui-même comme du champion des pauvres.
Il ne rate plus une occasion de se montrer en public. Sa spécialité ? L'inauguration de match de foot. De temps en temps, il prend même la place d'un pro pour jouer en attaque. Comme il se débrouille pas trop mal et que personne n'ose le tacler, il marque son but et repart en saluant la foule.
En 78, il est élu conseiller municipal. Un an plus tard, il fait construire La Napoles, la plus belle des 19 villas qu'il possèdera à Medellin. A lui seul, le terrain a coûté 63 millions de dollars.

Naissance du cartel de Medellin
Ferrari, Porsche, Mercedes... Le 18 avril 1981, plus de 200 caisses du genre sont garées devant l'Hacienda Veracruz. Jorge Ochoa et ses frères ont invité les plus gros trafiquants de la région pour un réunion qui fera date. Union et distribution sont à l'ordre du jour. Le but ? Établir une organisation qui permette à l'offre -en gros, eux- de rejoindre la demande américaine, en pleine explosion. Ce jour marque la naissance du cartel de Medellin. A sa tête, on retrouve Escobar et les Ochoa bien sûr, mais aussi José Rodriguez-Gacha et Carlos Lehder. Deux personnalités très dissemblables. Le premier a débuté comme tueur à la solde d'un trafiquant d'émeraude. Au sein du cartel, son rôle consiste à acheter des grands bouts de jungle pour y faire construire des labos. C'est également lui qui entretient des liens privilégiés avec les familles mexicaines -d'où son surnom, « le mexicain »-. Carlos Lehder est lui une anomalie parmi les patrons colombiens. Fils d’un ingénieur allemand et d'une locale, il parle parfaitement l’anglais et s’avère bien mieux éduqué que ses partenaires d’affaires. Il a même passé une partie de sa jeunesse aux Etats-Unis, dont deux années en prison pour vol de voiture (George Jung, le héros du film Blow a été son compagnon de cellule à Danbury, Connecticut). De tous les chefs du cartel, c’est le seul qui consomme régulièrement de la coke. Une aberration pour ses partenaires.
Un exemple de ce décalage : au cours d’une soirée à La Napoles, Lehder est pris d’une furieuse envie de baiser l’une des convives. Pas intéressée, celle-ci lui indique du menton la présence de son mec. Un des gardes du corps d'Escobar. Vexé, Ledher se dirige vers le fiancé, attrape un fusil et lui colle une balle dans le tête. Pablo se lève et annonce la terrible sanction : Carlos ne sera plus jamais invité à La Napoles... En fait, il n’aime pas l'allemand -il n’a même aucune confiance en lui-, mais ce mec lui est devenu indispensable : en 79, Ledher a acheté une île dans les Bahamas. Une gare de transit vers la Floride qui rapporte beaucoup trop d’argent pour qu'on puisse envisager de se passer de lui.

Rodrigo Lara ou la mort politique d'Escobar
Largement arrosés depuis la fin des 70's, les politiciens n'ont pas été les seuls à profiter de la manne narcotique : justice, armée et police n'ont plus rien d'une menace pour Pablo et les siens. Les colombiens assistent, impuissants, à la mutation de leur pays en une zone de non-droit. En 1981, ils ratifient un traité d'extradition signé avec les Etats-Unis. Pour Pablo, le ciel s'assombrit. Ses tueurs et ses pots-de-vins ne peuvent pas grand chose contre la justice américaine, or le cartel fournit 80% de la coke consommée aux Etats-Unis, qui commencent à se fâcher. Il lui faut se mettre à l'abri, et vite. En 82, il est élu député suppléant au Capitole. Pourvu de l'immunité parlementaire, le voilà hors de portée. Pour un temps seulement.
Comme dans les films, c'est un homme seul qui se mettre sur la route du méchant. Rodrigo Lara Bonilla, le ministre de la justice nouvellement nomné, lance en 83 une bruyante campagne contre l'argent sale. S'il est très porteur auprès du public et des journalistes, ce thème fait de lui un homme isolé dans les allées du pouvoir. En fait, sa capacité de nuisance se limite à la portée de ses discours. C'est peu, mais suffisant pour gêner Escobar. Publiquement, Lara met en doute la probité du député d'Envigado et de son célèbre suppléant. Les dents grincent et les regards se détournent... Le 18 aout 1983, Escobar se rend pour la première fois au Capitole, bien décidé à se défendre.
Habituellement désertées, les travées du Parlement sont bondées, remplies de spectateurs et de journalistes qui ont senti le vent de la baston se lever. Quand Pablo arrive, veste bleu ciel, entouré de gardes du corps, la rumeur monte d'un cran. Le Président de l'Assemblée descend de son estrade et demande aux gardes privés de vider les lieux. Il connaît la réputation d'Escobar et craint carrément le coup d'Etat. Pablo incline la tête, et lentement, ses hommes quittent la salle.
Chaque député a devant lui la photocopie d'un chèque. Un million de pesos (13 000 dollars). C'est la somme qu'a reçu Lara d'un certain Porras, à titre de contribution pour une campagne sénatoriale. Assis à la droite d'Escobar, le député Ortega se lève et accuse le ministre, sans détours. Porras est un trafiquant de moyenne envergure qui a été condamné par la justice péruvienne : « Je veux savoir quelle moralité le ministre exige du reste d'entre nous ». A l'évidence, Lara n'a aucun souvenir de ce chèque, somme toute dérisoire. Il n'a peut-être même jamais rencontré Porras. C'est comme si Boy George reprochait à Clooney d'être homo sous prétexte qu'un type lui avait regardé les fesses. Lara ne se démonte pas : « les chèques dont on se sert pour lancer de la boue sont une chose, mais mener campagne exclusivement avec des fonds de cette provenance en est une autre. Aux Etats-Unis se déroulent des enquêtes à propos des activités criminelles du suppléant de M.Ortega. »
Furieux, Escobar lance ses avocats contre Lara et lui donne 24 heures pour justifier ses allégations. Le ministre retrouve les photos de l'arrestation de Pablo, en 76. Celles des 39 kilos. Il les fait publier par le plus grand quotidien du pays . D'un coup, la thèse selon laquelle Escobar et drogue n'ont rien à voir devient difficilement défendable. Ainsi se termine la carrière politique de Pablo Escobar.

En mars 84, l'armée découvre dans la jungle colombienne un complexe regroupant 14 laboratoires. C'est la plus grosse unité de production du cartel. 7 avions sont saisis, 11800 citernes de produits chimiques sont détruites, ainsi que 14 m3 de coke. Les pertes infligées au cartel sont estimées à 1,2 milliards de dollars. Un record historique. En fouillant le site, les militaires retrouvent des rapports comptables selon lesquels 15 m3 de coke ont quittés le site au cours des 6 dernières semaines. Voilà qui relativise l'ampleur de la découverte. Le 30 avril, Rodrigo Lara est assassiné.
La fuite, Panama et la guérilla
Les chefs du cartel s’envolent aussitôt vers Panama. Avec Noriega, les fuyards organise par contrat le développement d’un énorme labo clandestin à la frontière colombienne. Le général encaisse 4 millions de dollars contre la protection de ce site, mais quelques jours plus tard, l’armée panaméenne attaque le complexe. Noriega, absent du pays à ce moment-là, jure ses grands dieux qu’il n’était pas au courant. Pablo s'envole vers Managua en promettant une mort brutale au foireux général.
Au même moment, la DEA intercepte un avion venant de se poser sur le sol américain. A son bord, assez de coke pour envoyer son pilote à l'ombre pour 57 ans. Plutôt que de servir de copine à des vrais bandits, Barry Seal décide de jouer le jeu dangereux de la balance. Sa route ne tarde pas à croiser celle de Pablo, en fuite au Nicaragua. Le 25 juin 84, la caméra cachée dans le nez de son appareil prendra de très bonnes photos : on y voit Escobar et Rodriguez-Gacha, hilares, en train de porter des cartons remplis de coke. Dans leur retraite précipitée, ils sont accompagnés de peu d'hommes et se voient contraints de charger la marchandise eux-mêmes. A en juger par les photos, ils le prennent plutôt pas mal. Et en regardant bien, on peut même voir des sandinistes armés en arrière-plan.
Pour les américains, c'est la preuve irréfutable d'un lien entre drogue et communisme. Ce qu'il pouvait arriver de pire aux narcos. La CIA demande au congrès une augmentation de l'aide aux contras. Avec l'arrivée du crack dans les villes américaines, les pontes colombiens sont plus que jamais dans la ligne de mire des autorités US. Avec l'aide de Seal, la DEA prépare un gros coup de filet. A Mexico, où les chefs du cartel doivent bientôt se réunir. Quand il apprend l'existence des fameuses photos par le Washington Post, Escobar annule la réunion. Seal sera assassiné deux ans plus tard, en Louisanne. Il avait refusé le programme de protection des témoins.
La guerre contre l'extradition
Les pays susceptibles d'accueillir un criminel en fuite ne manquent pas. Surtout s'il est milliardaire. Mais Pablo ne veut vivre nulle part ailleurs qu'en Colombie. Après tout, ses ennemis sont à Bogota ou à Cali. Medellin est encore sous sa coupe. De retour depuis septembre, l'homme le plus recherché du pays assiste aux corridas, aux matches de foot, et se ballade en toute quiétude. Il habite toujours à La Napoles. Vexé qu'on n'ait pas voulu le laisser jouer au politique, il passe au plan B : d'une main, il tuera tous ceux qui sont favorables à la loi d'extradition. De l'autre, il proposera au gouvernement de se rendre si cette loi est déclarée inconstitutionnelle.
En 85 démarre le procès constitutionnel du Traité en question. Les membres de la Cour Suprême reçoivent une offre de Pablo, toujours la même : l'argent ou la mort. Les plus véhéments d'entre eux, les têtus, s'insurgent et se font tuer. Fin octobre, quatre d'entre eux ont déjà fait le voyage vers l'au-delà.
Le nombre de magistrats tués depuis la mort de Lara passe à 30. La Colombie suspens les jurys populaires et instaure le système des « juges sans visage » pour protéger l'identité de ceux-ci. En novembre, des guérilleros du M19 attaquent le Palais de Justice à Bogota. Les télés du monde en entier donneront à voir les chars de l'armée pénétrant dans l'enceinte du bâtiment, des flaques de sang et une démocratie à bout de force. Après deux jours de siège, le bilan est lourd : 40 guerilleros ont été tués, ainsi que 50 employés du ministère. Parmi eux, 11 juges constitutionnels. Les derniers partisans de l'extradition.
Au cours de la prise d'otage, 600 dossiers criminels ont disparu des archives. Le casier d'Escobar en fait partie.
La montée de Cali
A Cali, on observe avec intérêt l’affrontement entre Medellin et le gouvernement. Les frères Rodriguez-Orejuela voient là une opportunité de doubler Escobar et de mettre un terme à un conflit qui dure depuis plus de 10 ans. En 75, la police trouvait 600 kg de coke à l'intérieur d'un avion prêt à décoller de Cali. La vendetta qui s'ensuivit fit 40 morts à Medellin, en deux jours seulement.
En 86, une bombe arrache la façade de l'immeuble où réside la famille Escobar. Le cratère fait plus de trois mètres de profondeur. Manuela, la fille de Pablo, perd définitivement l'ouïe d'une oreille. Pablo fera exploser un tiers des 150 pharmacies que les Rodriguez possèdent dans tout le pays. En réponse, ils engagent des mercenaires anglais et israéliens pour attaquer La Napoles. Leur hélicoptère s'écrasera sur la colinne voisine après avoir essuyé le feu des gardes d'Escobar. A Miami, un retraité de la Royal Air Force est arrêté par un agent fédéral alors qu'il s'apprête à acheter un avion de chasse pour bombarder la maison de Pablo.
Au delà de cet affrontement, tout oppose les deux cartels. Les Calinais restent à l’écart de la politique et sont relativement peu portés sur les démonstrations de violence. Ils sont une mafia dont la plupart des politiques pourrait facilement s'accommoder. Chez eux, l’argent de la drogue est habilement recyclé dans des affaires légales, elles-mêmes très profitables : immobilier, construction, transport, élevage de bétail, labos pharmaceutiques, cabinets comptables, sociétés financières… A Medellin, certains des membres les plus puissants du cartel en sont réduits à revendre à leurs alliés mexicains de l’argent liquide à moindre prix, à charge pour ces derniers de blanchir les sommes échangées. Rodriguez-Gacha, milliardaire en dollars, va jusqu’à enterrer des sac plastiques remplis de liquide dans les jardins de ses propriétés. Au grand bonheur des villageois vivant en contrebas, qui pêchèrent ces millions le jour où la Yari monta en crue et emporta une partie ses économies...
L'escalade terroriste
Alors que les élections présidentielles approchent, Pablo maintient la pression sur le corps politique. Le 18 aout 89, Luis Galan est assassiné en plein meeting. De tous les candidats, Galan était le favori des colombiens et le plus dur vis-à-vis des narcos. Trois autres candidats connaitront le même sort. Trois mois plus tard, Escobar fait sauter un avion de ligne. La personne visée par l'attaque n'a même pas embarqué à bord de l'appareil. Il s'agit de Cesar Gaviria, le successeur de Galan. L'attentat fait 110 victimes, deux sont de nationalité américaine. En réaction, le président Bush débloque 250 millions de dollars pour lutter contre le cartel pendant cinq ans, plus 65 millions d'aide militaire d'urgence à la Colombie.
Bogota créé le bloc de recherche , une unité encadrée par les américains et ayant pour seule mission la traque des chefs du cartel Andin. Les États-Unis dépêchent sur place leur unité de renseignement la plus pointue, Centra Spike (aujourd'hui dissoute). Spécialisée dans l'écoute et la localisation, Centra Spike utilise deux avions Beechcraft banalisés, d'une valeur de 50 millions de dollars chacun.
Les résultats ne vont pas tarder: le 15 décembre 89, les américains localisent Rodriguez-Gacha, qu'ils croient alors être l'auteur moral de l'assassinat de Galan, et le n°1 du cartel. Planqué dans les montagnes du sud, il vient de lancer un appel radio pour se faire livrer des putes. Jorge Velasquez -une ancienne relation d'affaires de Gacha, espionnant pour le compte de Cali- donne la position exacte de la villa du mexicain. Les hélicos de la police abattent Gacha, son fils de 18 ans et ses cinq garde du corps. 3000 sicarios se retrouvent au chômage.
Centra Spike intercepte une conversation entre Pablo et son cousin Gustavo. Le chef du cartel y dévoile son plan pour les mois à venir : « Ce pays demande la paix. Chaque jour sont plus nombreux ceux qui demandent la paix. Il nous suffit donc de faire monter la pression. » Au même moment, le magazine Forbes publie son classement annuel : Escobar y fait son entrée, à la tête de la 7ème fortune mondiale.
Enlévements et reddition
Le 7 août 90, Cesar Gaviria est élu. Deux jours plus tard, Gustavo, l'éternel compagnon de Pablo, est abattu. Déclic : Escobar laisse de côté les bombes et décide de s'en prendre au familles qui détiennent le pouvoir à Bogota. Le 30 août, il fait kidnaper Diana Turbay, la fille de l'ancien président. En octobre, c'est Luis, le frère de Gustavo, qui se fait tuer par le Bloc. Pablo réplique avec cinq enlèvements de choix. Escobar et Gaviria entament un bras de fer : tous deux sont d'accord sur le principe d'une reddition négociée. Reste à savoir dans quels termes. Très vite la partie tourne à l'avantage de Pablo : à Bogota se forme « les Notables », un lobby de familles puissantes destiné à faire pression sur Gaviria pour qu'il cède aux exigences des narcos. Ils entrent en contact avec Pablo et harcèlent quotidiennement Gaviria, jusqu'au Palais présidentiel où ils ont leurs entrées. En novembre, trois nouveaux enlèvements sont perpétrés. Le 18 décembre, Fabio Ochoa se rend aux autorités. Ses frères font de même deux mois plus tard. Pendant ce temps, le Bloc continue à chercher Pablo, ardemment. A Medellin, 457 policiers ont été abattus depuis la création de cette unité. En décembre, deux sicarios de Pablo sont tués. Il tue deux otages en retour. Puis il fait enlever et tuer le cousin du président Gaviria. Le 19 juin, l'Assemblée constituante déclare le Traité D'extradition hors la loi. C'était l'ultime souhait de Pablo. Il se rend.
La Catedral
Un hélicoptère se pose sur le terrain de foot de la prison. Pablo en descend, cinquante fusils se braquent sur lui : « baissez vos armes, nom de Dieu ! » Les gardiens obéissent. De toutes les prisons du pays, la Catedral est bien la seule dont les gardiens ne dépendent pas de l'État, mais du gouvernement local. C'est également la seule prison dont la police nationale ne peut s'approcher à moins de vingt kilomètres. La seule dont la construction a été payé par un détenu, et faite selon ses plans. Le filet qui surplombe la cour ne prévient pas les évasions : Pablo l'a fait poser dans la crainte d'un assaut héliporté de la police. En fait de reddition, on peut dire que c'est le gouvernement qui s'est rendu, et non Pablo. Au calme et sous la protection de l'armée, ses affaires reprennent. Il contrôle désormais plus de la moitié des 70 tonnes de colombienne qui parviennent chaque mois aux Etats-Unis.
En fait de condamnation, Pablo sort régulièrement de prison pour aller en boîte ou assister aux matches de foot locaux. La police de Medellin fait même un cordon pour faciliter son entrée et sa sortie du stade. A l'approche de Noël, c'est dans un centre commercial de Bogota qu'il va acheter les cadeaux de ses enfants. Quand il est en prison, Pablo passe le plus clair de son temps à jouer au foot, fumer des joints, et lire son courrier. Il reçoit 200 lettres chaque jour, la plupart lui demandant comment faire pour devenir riche.
Hormis les messages qui transitent par pigeon voyageur, le gouvernement n'ignore rien des activités de Pablo au sein de La Catedral. Mais Gaviria voulait se débarrasser du terroriste, pas du trafiquant. Quand Escobar fait venir Moncada et Galeano -deux associés suspectés de trahison- pour les faire rôtir dans la cour, Gaviria se voit contraint d'agir. Il envoie l'armée et deux ministres pour le faire transférer dans une vraie prison. Problème : une fois sur place, tout le monde se dégonfle. En regardant la télé, Pablo apprend la nouvelle de son transfert et voit quatre cents hommes postés autour de sa prison. Effrayé à l'idée d'être extradé ou tué par les américains, il s'échappe.
En cavale part 2
Escobar réussit à traverser toute une brigade sans que le moindre coup de feu soit échangé. Incompétence ou corruption ? Le public s'interroge et le président également. Cette fois, il est bien décidé à attraper Escobar. Et il aura besoin de toute l'aide nécessaire. Gaviria ouvre la porte aux américains. En grand : pas moins de 17 avions d'écoute vont survoler la Colombie simultanément. Avec la chute du communisme et la fin de la guerre froide, chaque officine de renseignement voit en Escobar un moyen de s'illustrer pour éviter la réduction de son budget, voire son démantèlement. Centra Spike et la CIA partagent les mêmes locaux sur la base de Holguin. Il n'est pas rare de voir deux officiers rivaux faire la course pour téléphoner à l'ambassade en premier.
Le Bloc reprend également du service : le 28 octobre 91, Brance « Tyson » Munoz, un des sicarios préférés d'Escobar, est exécuté au cours d'un raid. En représailles, quatre flics sont tués à Medellin, et cinq autres le lendemain.
Après six mois de fuite, Escobar a perdu douze lieutenants sous les balles du Bloc. La police a perdu 65 de ses membres, membres du Bloc pour la plupart.
Le 2 décembre, un camion piégé tue 10 flics et 3 civils. Le 30 janvier, 110 kilos de plastique explosent à Bogota. L'attentat de la Librairie fait 21 morts.
Au sein de la population, la lassitude prend le pas sur la colère : si Escobar est introuvable et que la lutte coûte si cher en vies, pourquoi insister ?
Certes, le Bloc obtient quelques résultats, mais quand il s'agit de Pablo, le colonel Martinez et ses hommes arrivent toujours trop tard. Un jour, Centra Spike met le colonel en alerte et lui indique une nouvelle position. Quelques minutes plus tard, un appel provenant du QG du Bloc est intercepté par les américains : « ils sont en route, ils viennent vous prendre ». Furieux, le Colonel Martinez renvoit tout son état-major, à l'exception de deux ou trois hommes de confiance. Huit jours plus tard, un autre appel du même type est capté. Le Colonel part aussitôt pour Bogota, où sa démission est refusée. A son retour, ses hommes lui présentent le mouchard qui sapait leur travail depuis des mois : c'était un simple auxiliaire de police qui écoutait aux portes. Après quelques coups dans la gueule, il avoue avoir été engagé par un des officiers virés la semaine précédente. On lui a même filé un silencieux pour tuer Martinez. Quelques jours plus tôt, il a passé des heures dans un arbre en train de fixer le colonel qui bouquinait juste en dessous. De peur de louper son coup, il avait décidé de s'entraîner encore un peu et de remettre l'affaire à plus tard. Il devait même faire le coup la veille, mais le colonel était parti à Bogota.
La sale guerre de Los Pepes
Début janvier, deux bombes explosent à El Poblado, un quartier où vivent les proches d'Escobar. Une autre bombe blesse sa mère et sa tante. C'est l'entrée en scène de Los Pepes (les gens persécutés par Pablo Escobar). La lutte atteint son paroxysme : les méthodes de Pablo sont retournées contre lui. Puisqu'on a pas pu le trouver, on va le couper de ses proches collaborateurs et l'isoler. Coûte que coûte. Une semaine après l'attentat de la Librairie, quatre employés du cartel sont tués, le lendemain, deux... Los Pepes feront jusqu'à six victimes par jour. Toutes portent un écriteau autour du coup : « pour avoir travaillé avec Escobar ». En fait de persécutés, Los Pepes regroupent tous les ennemis que Pablo a pu se faire au cours de sa brillante carrière : des proches de ses victimes, bien sûr, mais aussi des traitres en fuite, de simples concurrents et des policiers décidés à en finir par tous les moyens. Certains des tueurs les plus redoutables du pays se joignent à ce groupe : les familles Moncada et Galeano offrent 29 000 dollars à chaque sicario prêt à s'engager contre Pablo.
Le cartel de Cali finance en grande partie les efforts de cet escadron de la mort. Dans une conversion captée par la police, Gilberto Rodriguez-Orejuela affirme avoir placé deux hommes à lui au sein du Bloc. Il parle aussi d'une cagnotte 10 millions de dollars qu'il offrira à celui qui capturera Escobar. Côté américain, on observe que toutes les victimes des Pepes ont récemment été localisées par Centra Spike. Les infos de cette unité ne sont transmises qu'au Bloc et à l'ambassade américain.
Les avocats de Pablo sont également pris pour cible: en mars, trois d'entre eux sont tués. Le 16 avril, le principal avocat de Pablo, Guido Parra, est enlevé. On le retrouve lui et son fils quelques jours plus tard dans le coffre d'un taxi. Trois autres avocats de Pablo annoncent leur démission. L'un d'entre eux à la mauvaise idée de continuer son travail en cachette : il ramasse 25 balles alors qu'il se ballade au centre-ville avec son frère.
Pendant ce temps, le Bloc maintient la pression sur les proches de Pablo. De temps en temps, une grenade est balancée sur l'immeuble où réside sa famille. Maria victoria Escobar et ses enfants tentent de fuir, mais à chaque fois qu'ils se posent à l'étranger, les Etats-Unis les ramènent à la case départ. Leur vulnérabilité sur le sol colombien oblige Escobar à tempérer ses ardeurs terroristes.
A l'automne, Pablo passe de plus en plus de temps à parler avec son fils aîné, à la radio. Sa vigilance baisse, il n'a pas vu sa famille depuis un an et demi. Le 1er decembre, il fête son quarante-quatrième anniversaire avec son unique garde du corps. Le lendemain, le Bloc donne l'assaut sur la petite maison qu'il occupe à Los Olivos, un quartier middle-class de Medellin. Affolées, les mitraillettes ne se tairont qu'à court de munitions. Entre temps, la terre sur laquelle le silence retombe a changé. C'est le pire de ses fils qu'elle vient d'avaler.




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