
Les Classiques parlent d'eux-même
Ekoué revient sur le premier volet de la Rumeur : Le poison d'avril

Contexte
« Moi je suis d’une génération qui a écouté plus de rap français qu’américain parce qu’on ne comprenait pas les paroles. Vers chez moi, c’était les Sages Po les patrons, faut dire ce qui est. Tout le monde les écoutait, essayait d’aller les voir en concert. Moi les mecs que je connaissais bien à l’époque, c’était Guégué [Egosyst / Aarafat], Booba qui dansait à l’époque et Zoxea. Les Sages Po’ avaient le son cainri qu’on aimait bien… Même leur Mister Doudi qu’on entendait dans le Deenastyle (1), c’était un peu pompé sur le Mista Dabolina de Del The Funkyhomosapien. Je me faisais des K7. Même Iam je kiffais grave. Même si on a eu des histoires par la suite. Akhenathon avait mal parlé dans une interview donc je lui téléphone ; « Oh putaiing c’est le journaliste qui a déformé mes propos ».
Plus tard le journaliste m’a fait écouter les bandes… Donc je l’ai insulté de la tête aux pieds (2). Après je l’ai recroisé vite fait dans un festival, il se cachait derrière son garde du corps. Alors que moi je serais allé lui parler, normal… Mais c’était un bon rappeur par contre, on ne peut pas le nier : Un brin de haine, Hold-up mental. Akhenaton pour moi c’était Rakim.
Du côté américain, mon école c’est Queensbridge : Nas, Cormega, Ali Vegas… Ce sont des mecs qui ont une structure de Rap que tu crois simpliste, mais ce sont eux les plus techniques. Ils se servent de leur voix comme d’un instrument. Moi au départ je n’arrivais pas à contrôler mes émotions au micro, j’avais une mauvaise gestion de mon énergie, je gueulais. De toute façon j’ai toujours été quelqu’un de nerveux.
J’ai fait mes débuts sur Homicide Volontaire d’Assassin. Avec le recul, malgré tout, je tire quand même une certaine fierté d’avoir travaillé avec eux. Ils m’ont quand même tendu le micro quand j’avais faim. Après il y avait des désaccords… qui persistent. Mais je ne suis pas une langue de pute.
A l’époque il y avait très peu de groupes aussi calés dans le bizness. L’album avait un buzz important, soutenu par une très grosse tournée. En arrivant sur un album, en featuring, sur un single, avec un clip [Shoota Babylone] qui avait de grosses rotations… Forcément les maisons de disques étaient intéressées. A l’époque il n’y avait pas Skyrock et toutes ces conneries, j’ai eu des propositions de contrat mirobolant… à certaines conditions : c’était “Ekoué sans La Rumeur“, parce qu’ils ne les connaissaient pas tout simplement. Les maisons de disque voulaient m’extraire du groupe pour faire plus de blé.
Philippe et Mourad je les connaissais depuis 18 ans. Hamé, je l’ai rencontré en même temps que je sortais le « Premier Volet ». C’est avec lui qu’on a conceptualisé les trois volets.
J’ai travaillé avec Monte Cristo qui est un ami que j’ai rencontré en traînant avec Assassin, il a travaillé avec le Wu-Tang, George Clinton. C’était lui “Fuas“, le logo de la grenouille sur le maxi. On est parti avec nos maquettes, à l’époque c’était Busta Flex, Lone et toutes ses bêtises qui suscitaient l’intérêt des maisons de disques…
Donc on leur a dit « on va sortir notre projet en indé », c’est-à-dire en vinyle, on en a fabriqué 500. On en a mis à LTD, Sound Records et Urban (3). En un week-end les 500 sont partis. DJ Clyde avait une émission avec Dee Nasty sur Radio Nova. Il a soutenu le disque un truc de ouf ! On lui avait filé le maxi un petit peu avant. Son générique de fin c’était Du déclin au défi ! C’était un moment où Idéal J sortait son maxi, pareil pour Le crime paie de Lunatic ; des groupes undergrounds qui avaient envie d’enfoncer des portes. Il y avait vraiment l’émergence d’une nouvelle scène.
Blessé dans mon égo a montré qu’on pouvait faire un autre style de Rap moins spectaculaire dans le fond, avec plus de proximité, avec un côté intimiste « Bon écoutez les gars on va arrêter de se branler 5 minutes, voilà ce qu’on est finalement». On n’est pas plus que ça. Y’a pas un Africain ou un arabe ou un Portugais qui peut dire que lorsqu’il rentre chez lui il arrive avec une casquette de travers en faisant « Yo ! ». Ce n’est pas possible. Pour mon père le Rap c’était juste une musique de babouin. C’était le premier rap qui mettait en perspective les difficultés identitaires d’un jeune issu de l’immigration et d’une double culture, et là il y a eu un appel d’air incontrôlable… Nulle Part Ailleurs (4) nous appelait, ils voulaient clipper le morceau, t’avais des mecs de la variété qui voulaient que je leur écrive des textes. J’ai tout refusé en bloc.
J’étais capable d’écrire des textes mais j’aurais été incapable de les argumenter face à un sociologue ou politologue, je ne m’en sentais pas capable. Suite à ce phénomène, les majors sont revenues « On veut La Rumeur ». Aujourd’hui encore on n’a jamais mangé aucun retour. On a dû en vendre 35000. Aucun disque ne nous est revenu. Pas un ».
Monte Cristo :
" J'ai rencontré Ekoué à Paris avant de partir avec Assassin bosser sur Shoota Babylon à Los Angeles. Ensuite, Ekoué est venu a L.A une dizaine de jours enregistrer des vocaux. Lorsque je suis rentré à Paris quelques mois plus tard, Ekoué m'a demandé de m'occuper de son groupe La Rumeur qui n'existait pas sous la forme qu'on lui connaît, Ekoué était le seul MC.
J'étais en train de monter mon label “FUAS music“, j'ai donc signé La Rumeur avec les 4 emcees et les 2 deejays, produit et enregistré le disque, mixé avec un ingénieur du son, masterisé a Londres, fait une pochette et distribué environ 8000 vinyles en direct (sans distributeur) avant de signer une licence pour le disque avec PIAS France et de le fabriquer en CD. Nous avons enregistré une partie au studio Ganneron, puis tous les vocaux d'Ekoué et le mixage au studio ADS".
Ekoué :
"J’ai écrit le Premier Volet en une semaine. Le studio était un petit boui-boui. J’aimais bien cette configuration, entre potes, on fumait des bédos, on se racontait nos conneries… Les années 96 et 97 étaient particulières : il est arrivé des trucs dans ma vie… et puis je rencontre Casey par l’intermédiaire de Maurice, c’était comme une évidence. On s’est plus quitté depuis. Maurice m’avait aussi fait écouter les maquettes d’un mec qui pour moi était le meilleur rappeur de tout les temps, il s’appelait Oxi. Je crois qu’il a eu quelques problèmes psychologiques, on n’a plus eu de nouvelles…
Pour la photo du maxi, on s’est posé aux Abbesses, près de mon quartier. On était assis sur un banc et puis c’était “Vas-y y’a pas moyen, je ne veux pas qu’on voit ma tête“. J’ai mis le skeud comme ça et il [Laurent Schmitt] a shooté. Il y a vraiment une énergie dans cette photo. On l’a sorti direct".
1 Emission de Dee Nasty sur Radio Nova.
2 Dans « Je reste underground » avec Sheryo.
3 Trois disquaires parisiens.
4 Ancien access prime time de Canal +.
01. Le Coup Monté
Hamé, Philippe, Mourad étaient tous là, chacun a fait son couplet, on n’avait pas de refrain. On a tous enregistré en une prise, c’était un défi. C’était “ferme ta gueule“ : “Shut the fuck up“ [le scratch du morceau]. Pour moi Le Coup Monté c’était le porte étendard de La Rumeur. C’est un morceau qu’on ne fait plus sur scène… parce que, bizarrement, il n’a jamais fonctionné, on n’a jamais réussi à retrouver cette énergie sur scène. Pour moi l’ego trip ce n’est pas obligatoirement “je suis fort comme un lion“… c’est aussi faire preuve d’autodérision, ça a un côté “dandy“, “one man show“…. même si on considère qu’on a des systèmes de pensée extrêmement rigides [au sein du groupe], c’est vrai qu’avec le temps on se rend compte qu’on s’est endurcis parce qu’il y eu le procès, parce qu’il y a eu la vie… On s’est affirmé dans le “contre“, indéniablement.
02. Du Déclin au Défi
C’est né d’une discussion avec Fabe et Koma. Une discussion jusqu’à cinq heures du matin. Koma, par exemple, c’est quelqu’un que je respecte beaucoup, la Scred Connexion fait pas dans la surenchère pourtant ce sont des enfants de Barbès. J’avais eu une discussion un peu contradictoire avec Fabe et Koma sur le concept de La Rumeur. Ca m’a donné envie d’écrire. Même si on peut reprocher des choses à Fabe, ça reste quelqu’un d’extrêmement intelligent et extrêmement instruit. Quand je sortais de chez lui, il me donnait un bouquin de philosophie “lis ça“… au même titre que [Rockin] Squatt d’ailleurs, même si on a eu des divergences, je ne peux nier que finalement ce n’est pas un mec qui m’a mis dans le mauvais chemin.
03. Blessé Dans Mon Ego
Je l’ai écrit chez moi, dans le 18ème, dans mon studio. J’étais démonté à la beuh - parce que je fumais à l’époque. Je n’étais pas bien, j’avais des problèmes de famille… J’avais une petite lumière sur mon bureau, j’étais en droit à l’époque, et puis c’est sorti. Je l’ai rappé tel quel. Le refrain je l’avais construit avec Hamé. « A l’heure où trop de putes jouent la carte de l’assimilation » c’était dans un texte d’Hamé, on a pris sa phrase et on a construit le refrain à deux. Pour le scratch où on entend Passi c’est extrait de Pas venus en touriste de Ministère AMER. C’est un de mes raps préférés quand il fait « Le CFA perd du poids comme s’il avait le SIDA. Ici on parle en Ecu, je te souhaite la bienvenue ». C’était les bases du Rap de fils d’immigrés. Ils étaient forts Ministère AMER ; 95200 est un des meilleurs albums que j’ai écouté de ma vie. Passi kiffait grave mon morceau. Il s’est branlé dessus pendant dix mois “le rappeur il est hype et en plus il me sample“. Je connaissais Stomy vite fait et j’ai rencontré Passi par son intermédiaire. J’ai eu plein d’autres retours… Daddy Lord C je l’avais croisé dans le 18ème avec Chimiste de La Cliqua, ils ont pété un câble, NTM aussi… Lauryn Hill l’avait écouté à Radio Nova, comme elle est créole, elle comprend un petit peu le céfran… Ces retours m’ont permis de me structurer, ce sont mes racines. Blessé dans mon égo c’est le texte qui a orienté tout mon concept, parce qu’avant, ce n’était pas moi. Même quand je parlais de mon parcours “racailleux“, il y avait de l’exagération, une part de surenchère. Je me suis dit “je vais me livrer à nu nique sa race…“ C’est perçu comme c’est perçu, voilà comme je suis : quand je rentre chez moi c’est « pas de Hip Hop machin, pas d’pantalon aux chevilles ». C’est ultra-vécu. Après je parle mais sans trop me livrer… Blessé dans mon égo c’est la limite. Je ne vais pas commencer à parler de la perte d’un proche… ça n’a jamais été mon truc. Tu ne peux pas résumer ça en un morceau, c’est une douleur que tu gardes toute ta vie… moi je ne sais pas faire. Il y a des choses que je veux garder pour moi.
Mais en France on te renvoie un certain nombre de complexes que je gardais en moi et que je me devais de dire. Et si tu veux, ce texte là, m’a permis de déterminer tout mon concept. Et c’était nouveau. Quand j’entends « Tontons du bled » du 113, je kiffe… et je sais que Blessé dans mon ego en était la racine.
04. De L’eau Dans Mon Vitriol
C’est un morceau qui parle d’argent. A l’époque il y avait une pudeur qui faisait que le mouvement ne parlait pas d’argent quand tu te réfères à Iam, Assassin… et c’était vite fait pour Nique Ta Mère… Moi je parlais d’oseille en disant “j’aime ça“, j’aime fumer des cigares, je kiffe les meufs, je kiffe les soirées et nique sa mère. De l’eau dans mon vitriol c’est dire que de l’eau en plus du vitriol ça le rend encore plus dur : donc on n’allait pas m’édulcorer. Quand je dis « pas de “Yo represent“ dans mes textes » il n’y a pas un texte dans ma discographie où je dis « yo ». C’est un état d’esprit vraiment “famille“ : je suis ce que je suis, avec mes contradictions. Notre génération a rompu avec le côté vachement dogmatique des anciens qui ne mettaient pas en avant leurs contradictions… Nous on parle de ce qu’on est. On n’est pas des exemples à suivre, loin de là. A la rigueur on peut apporter des esquisses de solution.
05. Personne n’est moins sourd
L’expression “personne n’est moins sourd que celui qui veut l’écouter“ est issue du livre La rumeur le plus vieux média du monde. C'est un livre que moi et mon manager Rissno avons dévoré de la première à la dernière page. Je t'avoue que j'ai mis une semaine à comprendre cette phrase, mais qui à mon sens résume parfaitement notre concept.



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