
Des bijoux pour ton esprit
Sur les heures de discussion nées du séjour lyonnais du Dad, notre magnétophone a enregistré 50 minutes, de façon arbitraire. Est-ce qu’un flic en civil remplit toujours ses poches de jean avec des choses en chrome et en métal ? Le Kungfoutre en mode Gin & jus n’a pas toujours de recorder, pas toujours de piles, mais toujours des questions. Alors tu n’auras que 50 minutes (pour l’instant).
Attention : si t’es fan de Fabe, cette entrevue parfumée au houblon est pleine de fautes de grammaire...mais dedans y’a des vrais morceaux d’amour, de la science et de la vérité.
Laisse-moi te présenter le seul rappeur français qui offre des bijoux pour ton esprit en Interview. Vérifie la came. Une fois de plus le kungfoutre délivre du classique instantané. Embrasse mon cul.
Clark : Freaky Flow / Les Jaloux, c’est le premier maxi indépendant du Rap Français qui a pété. A l’époque on n’avait pas le droit de le mettre en Fnac, c’était encore les histoires de maisons de disques qui suçaient les américains. On a fait la promo avec des deejays comme Cut Killer, LBR, Cutee B… pour la distrib’, c’était de la main à la main : j’avais mon sac de sport avec les vinyles et mon walkman pour faire écouter aux gens quand j’allais à la boxe. « T’aimes bien ? T’aimes pas ? ». Je ne disais pas que c’était moi… A la base La Cliqua c’était moi tout seul avec l’équipe : des mecs de tèce, des graffeurs… “l’équipe“ comme on dit dans notre jargon.
Et les rappeurs, tu les a rencontrés comment ?
Pendant la promo du maxi. Moi j’étais arrivé en avance à la radio, en attendant j’ai écouté les prestations du Coup d’Etat Phonique. Ce que ce fameux groupe du 92 disaient durant les interviews, ça m’a intéressé. « Je suis dit Daddy Lord C de La Cliqua, j’ai une clique mais je suis le seul rappeur » On a vu que ça a collé… Jelahee, qui faisait les scratchs sur mon maxi, nous a branchés sur Rocca : « Amène-le, s’il est bon on va en profiter... Il est colombien en plus ? Tant mieux on va se mettre bien » (Rires) Ca te fait rire ça, hein ? Voila l’équipe était formée. On est parti jouer au Foot.
Kohndo : On était des emcees de Paris avec notre identité française mais avec une vision américaine du flow, du rap, et du texte.
Clark : La Cliqua c’est le premier groupe indépendant, malheureusement dit “underground“, dont la musique a traversé le temps parce qu’on a pas fait de clips. On est les seuls. On n’a pas fait exprès mais finalement c’est pas mal.
Egosyst (Aarafat) : Est-ce qu’un autre groupe aurait duré aussi longtemps avec la même énergie ? Pour moi à l’heure actuelle, tenir sans Internet, c’est impossible.
Kohndo : On a aussi innové sur les techniques de street marketing, avec le stickage, le flying. On était les premiers à sticker dans Paris. des gars comme Texaco, qui ont monté de grosses boîtes de street marketing, ont commencé avec nous. Ca va jusque-là…
Clark : On a tout fait sans piston : les gens nous écoutent après ils nous invitent, on fait une prestation après on a des plans, on fait une radio après on a des plans. On a été copié, recopié, mais jamais égalé, faut bien l’savoir. Certains sont en haut de l’affiche… comme dirait Coluche « J’ai des noms » (rires). Mais le public a sollicité La Cliqua en 2008 : ce groupe là a vécu le passé d’un bon groupe de Rock qu’on aimerait réentendre. Tu nous prends ensemble on est fort, et tu nous prends UN PAR UN on est fort. Le génie est là. Et puis on n’a pas copié sur le Wu-Tang hein… on a commencé avant le Wu-Tang, alors quand on me dit qu’on est “le Wu-Tang français“ bah c’est gentil hein, mais on était là avant eux. Il a fallu que le Wu-Tang arrive pour que vous compreniez ce que l’on fait ? Et ben dis donc ! Qui copie les américains ? C’est vous ou c’est nous ? Posez-vous la question.
T’en as jamais eu marre de partager ton sac à dos entre entre la boxe et le rap ?
Je ne sais pas comment j’ai fait les deux en même temps. Je l’ai fait, c’est tout. Je l’ai fait autant à haut niveau dans la musique que dans le sport, et ça c’est pas mal. J’ai bien boxé, j’étais un champion. Un très grand champion, très très fort (rires) -le gars il s’la raconte à peine… mais il a raison ! Les coups c’est pas d’la nourriture...
J’ai arrêté en 2006. J’ai boxé pendant dix ans en professionnel -alors qu'y’en a qui s’la racontent free fighteur- j’ai fait le haut niveau : Coupe de Paris, Championnat de France, Coupe Intercontinentale et cetera, et cetera. Le taff je le faisais bien. J’ai mis les gants chez Acariès. Je connais tout le monde : les Jean-Marc Mormeck, les Julien Lorcy, les Thomas… Je ne les ai pas connus autour d’un café ou en discothèque... Il faut savoir : la boxe c’est dur. C’est comme le Rap, faut pas croire que c’est facile. Sors du lot, et après viens, on parle.
Le texte Les Jaloux est super original. Pourtant le thème est commun…
Je vais te raconter une anecdote… Bon j’étais un voyou, j’étais dans les Black Dragons, on chassait les skins... bref j’étais dans un gang, OK ? Appelle ça comme tu veux, j’étais là-dedans... Mais t’inquiète pas, j’ai été à la Fac aussi –voilà, c’est pour remettre les idées en place. Des fois j’allais voir mes potes et tout… Y’en a un qui me dit : « Putain… Tu connais Daddy Lord C ?
- Nan c’est qui c’lui-là ?
- …c’est un babtou j’te dis ! Faut l’niquer ! (Rires) Y’s’prend pour un renoi !
- Putain vas-y faut l’trouver… V’nez les mecs on va l’trouver ! » (Rires).
Pourquoi il croyait que c’était un Blanc ?
… parce que c’était finement rappé ! (Explosade de rires) Tu vois c’que j’veux dire ? Après, avec le bouche à oreilles, ils ont capté… « Ah c’est toi ?!! T’es un salaud, tu nous a pas dit » (rires). J’ai une autre anecdote dans le même genre, un jour, dans les gangs, bon… des bagarres et tout, on va pas donner de détails, on est plus des gamins… Un jour, j’étais au stade, au coin où j’avais l’habitude d’aller. Et puis boom ! Je vois une équipe… une quinzaine ! Et moi j’avais changé de look. Ils me voient…
« - Tu connais Clark ?
- Nan.
- Parce qu’on le cherche et tout… Tu sais où il est ? ». J’dis « Ouais : suivez-moi ! » (Explosade de rires) « Normalement il est là ». Je les amenais partout « Ou alors il squatte là »… Finalement on le trouve pas « Bon les gars, j’vous laisse… » Je leur sers la main et je me casse (Rires, qui brouillent l’écoute pendant une minute). Normalement un gars qui a vraiment fait de la violence ou tout ça, il a de l’humour parce qu’il a vécu des trucs que t’entendras nulle part ; alors que maintenant ils racontent tous plus ou moins la même chose, à une rime près.
C’est quoi l’histoire à l’origine du Freaky Flow ?
C’est une vraie histoire, une histoire d’amour qui est partie en sucette.
Tu veux dire que t’étais vraiment à Darty et tout ça ?
(Rires) Ecoute… ça aurait pu s’passer à Darty hein (rires). J’ai résumé le truc.
« Une party pleine à craquer qu’on s'serait cru un samedi à Darty ».
L’image est mortelle.
C’est comme « Elle débarque dans ma vie comme un coup de fusil à pompe » quand tu sais le bruit que fait un coup de fusil à pompe, tu comprends direct que j’étais KO. Et puis voilà, c’est parti en sucette. Elle est partie avec ce type-là… bon c’était pas “un toxico“ : mais fallait bien que j’l’insulte ce type ! (Explosade de rires)
Kohndo : Les gens n’arrêtent pas de parler de punchlines.... Mais la “punchline“ elle est là. Tu remets ce maxi. Tu te prends tes punchlines et tu t’arrêtes… Tu me dirais qui est le meilleur punchliner, j’te dirais : Daddy Lord C.
Cette façon de raconter cette histoire ça fait penser direct à Slick Rick.
Clark : C’est toujours des vraies histoires. Même dans le Noble Art : Quand ton passé te rattrape, Ce que la rue te donne, tout ça c’est des vraies histoires… Même Tué dans la rue c’est des vraies histoires. C’est notre expérience qui parle, chacun à notre façon. T’as pas besoin de fermer les yeux pour voir les images.
Et tes débuts de rappeur date de quand ?
J’ai commencé à rapper en 91, à Grigny. J’avais un groupe qui s’appelait Action Directe. D’ailleurs pour mon album qui va sortir j’suis retourné là-bas l’faire. Je suis retourné à ma base. Puisque New York m’a déçu, je suis retourné à Los Angeles. Paris c’est New York et le 91 c’est LA. Tu vois c’que j’veux dire ? Je voulais voyager… sans aller trop loin. Mes gars étaient bizy… donc après Action Directe, j’ai dû trouver autre chose et j’ai monté Mamma Intellect. Mes gars étaient bizy donc j’ai atterri à Paris. Avec Mamma Intellect on nous a présenté Chimiste, on a commencé à travailler. Mais l’autre était tellement bizy qu’il ne venait plus en studio travailler, alors on a continué… Tu vois c’que j’veux dire ? Après “Mamma Intellect“ ça ne me plaisait plus. Ca faisait trop hippie. Moi il me fallait un nom qui claque. Donc on a trouvé “La Cliqua“. Parce qu’on était là et qu’on avait plein de potes autour : « Je représente…
Egosyst : ce que nous représentons ».
Voilà. Au fur et à mesure, je me suis dit « merde », ce truc-là je peux pas le représenter tout seul. Il me faut une équipe. Et une équipe neuve. Le destin, le mektoub, a fait que j’ai rencontré Coup d’Etat Phonique. S’ils avaient été parrainés par quelqu’un, je n’aurais pas travaillé avec eux. Je voulais des gens neufs. Bruts. Comme moi. Qui n’étaient pas raccrochés à quelque chose. C’est la première question que je leur ai posée… « Si vous dealez comme ça on peut travailler ensemble. Après écoutez c’que je fais, j’espère que ça vous plaira et tout »...
…Tu voulais être sûr d’eux.
Nan je voulais connaître les gens… Tu fais rentrer n’importe qui chez toi ?
Je te dis “sûr d’eux“ humainement parlant.
Voilà. Et puis eux aussi ils étaient méfiants, j’étais vraiment différent d’eux : j’étais plus vieux, bon… j’ai fait les gangs, boxeur, grosse famille… mais j’étais intelligent, étudiant, j’étais déjà père de famille. J’étais en avance. Donc après il a fallu qu’ils me découvrent aussi. C’était un échange, tu vois c’que j’veux dire ? Je les ai pris pour leur sincérité, leur humanité. Eux aussi m’ont accepté. Ensuite on a commencé à marcher ensemble. Et pour faire nos trucs il fallait une base. Mais il fallait que cette base soit neutre. Moi je venais du sud, eux du 92 : donc on a pris le 18ème [arrondissement]. C’était pas chez eux, pas chez moi. Notre bébé c’est là qu’il est né. La Cliqua c’est né là-bas, du 18ème, mais nous on vient d’ailleurs. On a tout fait dans la propreté, on a construit quelque chose comme si on mettait un enfant au monde.
Egosyst : C’est venu du cœur.
Toi tu disais que t’étais le plus ancien.
Clark : Moi j’avais déjà un enfant, j’avais déjà des femmes, j’avais déjà un gang, j’avais déjà des choses à gérer que eux n’avaient pas. Après j’étais épaté par leur maturité… surtout pour chanter. Moi j’ai fait Lettres et Droit, je percutais vachement sur les paroles. Avant eux, il n’y avait rien qui m’épatait dans le Rap français. Soit c’était trop dansant, soit trop sérieux. Fallait trouver un juste milieu. C’est eux qui ont ramené Booba et Ali, entre autres… d’ailleurs y’a des vidéos. On avait fait une vidéo de La Cliqua, on s’était fait nous-mêmes un “best of“. Nous on vivait ça, comme des rockeurs : gagner de l’argent c’est bien mais on ne regardait pas seulement ça, tu vois c’que j’veux dire ? Moi je ne suis pas encore convaincu du Rap français. Quand on me dit « Tu fais du Rap ? » je réponds « Non je fais de la musique ». Le Rap manque de maturité… jusqu’à Fatal Bazooka ! Là c’est trop. A notre époque c’était pas possible. Ils remplissent des salles en plus… Ils ont vraiment pris des gens pour des cons. Là je m’apprête à sortir un album… j’en ai même deux de prêts. Je suis chez Banque de Sons, du 91 aussi. Moi je rappe sur les sons que j’aime, il y a beaucoup de mélodies dans ce que je vais sortir. T’inquiètes pas y’a du freaky flow dedans, y’en a, j’en ai mis. T’auras encore des histoires ex-tra-or-di-naires.
Dans la vidéo dont tu parlais, on vous voit à l’anniversaire de la Zulu Nation.
On avait croisé MOP… Crazy Legs aussi… J’ai toujours kiffé le Rocksteady Crew, à la base c’était un gang, des boxeurs. J’ai vu les fondateurs comme Afrika Bambaata… il a bercé mon enfance, le son électro, tout ça, ça m’a touché. J’ai vu ce que je voulais voir. J’ai vu comment ils travaillaient. C’était un honneur parce qu’on était les seuls français là-bas... Là-bas, il m’est arrivé des trucs où les mecs voulaient pas croire que j’étais français. J’étais à Brooklyn, j’étais à Harlem, j’étais dans le Queens et tout. Quand tu sais nager dans la piscine, tu peux nager dans la mer. Tu nages de partout, dans les lacs et tout…
Ton premier maxi devient une pièce chère...
Je suis content qu’il ait de la valeur. J’espère que les gens ne lui donnent pas de la valeur parce qu’il est vieux. J’espère qu’ils adorent les paroles, que les paroles sont restées C’est ça le plus important pour moi. Je veux pas finir comme Kurt Cobain. Qu’on ne comprenne pas ta musique : même avec l’argent, ça peut te rendre fou. Je fais de la musique avec mon style, avec ma clique, avec mon équipe, c’est d’la bonne musique. Je ne rentre pas dans le moule. Moi je fais du Rap de base. Du vrai Rap. Pour moi on est le meilleur groupe. J’aurais pu monter plein d’autres groupes, j’ai eu plein de propositions… mais pour moi La Cliqua c’est la famille.
T’as apprécié d’être scratché par Iam ?
Y’a pas qu’eux. Y’a Oxmo, y’en a plein… Même scratché, je représente pour ma clique. Même quand on se voyait plus, je me disais « j’espère qu’ils vont bien, j’espère qu’ils vont écouter et que ça va leur plaire ». J’ai jamais regardé combien de fois j’ai été scratché ou samplé : la musique, du moment qu’elle est dans les bacs, elle t’appartient. T’en fais ce que tu veux après. Si tu fais du bon son t’auras la reconnaissance, et Inch’Allah, si l’argent peut venir avec… c’est bienvenu. Mais quant à raconter des conneries pour faire de l’argent : jamais. Là-dessus j’y mets un point d’honneur. Tu sais, ceux qui font vraiment les choses n’ont pas besoin des clashes et de toutes ces bêtises. Si tu fais du Rap de bandit, sois un vrai bandit, comme ça j’espère que ce que tu vas nous raconter va nous faire rire, que ça va nous faire pleurer, en tout cas qu'on aura jamais entendu ça quelque part...
Si t’es un artiste, t’as ta propre personnalité, ton propre monde, t’as tes histoires. Un rappeur qui n’a pas d’histoires, pas de blaze, c’est pas mon truc… C’est pas seulement juste “rapper un truc“, et après il n’y a rien derrière. Normalement si tu rappes, c’est que tu as plein de choses à dire, avec le micro ou sans. Moi je suis un emcee, un rappeur, je rappe pour la tèce, la vie, le vécu, les gens intelligents… t’inquiète pas : dans la rue y’a du génie.

1 « Elle m’a quitté illico pour rejoindre un toxico ».
2 « Elle donne son corps » sur « L’Ecole du Micro d’Argent ».



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